FRANZ SCHUBERT

Quintet "LA TRUITE"

 

 

Eléments d'analyse

 

Circonstances de composition

- En 1817, Schubert, sur un texte de Christian Schubart, compose le lied "Die Forelle" qui obtient immédiatement la faveur du public. Le quintette est composé en 1819 (à 21 ans !), et l'on est saisi d'emblée par la gaieté et le charme qui en émanent.

- L'heure est en effet à l'optimisme: Schubert voit s'ouvrir une carrière de compositeur qu'il espère favorable. Ne vient-il pas de vendre le manuscrit d'un singspiel "Die Zwillingsbrüder" (Les Frères jumeaux) ? La fonction d'enseignant auprès des jeunes Comtesses Marie et Karoline Esterhazy lui assure, aussi, un revenu régulier sinon conséquent.

- Pendant l'été, il entreprend avec son ami le chanteur Michaël Vogl, un voyage dans les montagnes autrichiennes et un séjour à Steyr, ville natale du chanteur. Il réside chez l'avocat Albert Schellmann dont la maison est pleine de jeunesse et de musique ... D'autres maisons amies l'accueillent volontiers comme celle de Joseph von Koller, négociant en métaux ... et contrebassiste amateur, accompagné de sa fille, Joséphine, bonne pianiste. Il se rend souvent aussi chez Sylvestre Paumgartner, (hôte de Vogl), violoncelliste amateur et animateur d'une association locale d'amateurs de musique.

- Il y a tout lieu de penser que c'est ce dernier qui a commandé l'oeuvre à Schubert et, même probablement, suggéré d'utiliser le lied pour son 4º mouvement (nota nº 5.2)

- C'est aussi dans cette maison qu'eût lieu, dans l'été, la première audition: Paumgartner y tenait - non sans difficultés... - la partie de cello, Koller, la contrebasse et Joséphine, le piano !...

- Le manuscrit n'a jamais été retrouvé. A l'initiative de Vogl, une édition sera faite par Joseph Czerny, à Vienne, en 1829.

La formation

Schubert n'a alors songé qu'une seule fois à réunir piano et cordes: en 1816,
pour un adagio et rondo concertant. (Cf Brigitte Massin)

- Ici, le piano ne s'unit pas au quatuor à cordes traditionnel, mais à violon, alto, violoncelle et contrebasse . Une telle formation, utilisée par Hummel en 1802, n' avait été publiée qu'en 1821: Schubert ne pouvait donc la connaître ... Il faut plutôt voir, dans ce choix inhabituel, l'influence des circonstances et le désir de confier à ses amis de Steyr, une partition "sur mesure". Ainsi le cello (Paumgartner) se voit confier un rôle mélodique d'autant plus aisément que la contrebasse (Koller) y tient la fonction harmonique.

 

Les cinq mouvements

- Allegro vivace
- Andante
- Scherzo
- Andantino
- Finale Allegro giusto

La Majeur
Fa Majeur
La Majeur(Trio en Ré Majeur)
Ré Majeur
La Majeur

 

Le nombre de 5, rapproche de la forme divertimento - la pratique du quatuor étant de 4 -. L'hypothèse la plus vraisemblable est que Schubert considère le quatrième mouvement comme un "plus", ne pouvant constituer, par le tempo et la tonalité, un Final "acceptable"... Ce sera le rôle du cinquième, retrouvant la

 

Le quatrième mouvement

 

4.1Le thème

Le lied éponyme comportait 3 strophes: les deux premières, de mêmestructure, pour lesquelles Schubert reprend deux fois la même musique - la seuleutilisée dans le quintette - et une troisième, d'un nombre différent de pieds, quiévoque le trouble de l'eau et la capture de la truite, pour laquelle Schubert composeune musique plus dramatique qui n'est pas retenue ici.

- Les trois autres cordes accompagnent fort discrètement. Le tempo andantino, légèrement plus lent que celui du lied (allegretto), la nuance p ou pp, la simplicité de l'écriture, la légèreté des notes piquées donnent à l'ensemble un caractère tendre et naturel.

 

4.2 Variation nº1 : "du piano"

- le piano fait dans cette variation, une entrée d'autant plus remarquée que c'est lui qui reprend la mélodie principale, jouée par les deux mains à l'octave, dans l'aigu. S'y ajoutent quantité d'ornements, appogiatures, trilles, (repris dans la partie B par le violon), formules de relance en début de phrase.
- L'ensemble est clair et ludique.

- L'accompagnement, fluide et léger, suggère des éléments figuratifs:
mouvement de l'eau ou ondulation du poisson.

Il est cependant assez dense:

* sextolets continus en double croches à l'alto
* échange entre violon et violoncelle sur une formule ascendante qui renforce l'élan initial (arsis) de l'ondulation.
* croches régulières en pizzicati de la contrebasse sur une formule d'arpèges.
* trilles dans l'aigu du violon, (dans la partie B), placés sur le 2ºtemps, qui répondront à ceux du piano, placés sur le premier temps.

 

4.3 Variation nº 2: "de l'alto"

C'est l'alto qui hérite, cette fois, de la mélodie principale extrêmement proche de la présentation initiale (mais à l'octave inférieure) Le piano lui répond avec un décalage d'une mesure (écho).

alto

piano

(main droite)

Le violoncelle suit "colla parte" l'alto. La contrebasse, très discrète dans la partie A, rejoint ensuite le cello.
Toute l'attention se porte donc sur un contre-chant très exubérant en sextolets de doubles croches du violon

 

4.4 Variation nº 3: "du violoncelle et de la contrebasse"


Violoncelle et contrebasse - dont les graves, à l'octave, donnent un effet presque comique - s'emparent du thème. Le piano semble recueillir la volubilité exubérante du violon (lors de la variation précédente): une succession aérienne de triples croches continues, placées dans l'aigu. L'occupation du temps, pour la première fois par des triples croches, induit une impression d'accélération et de dynamisme, renforcée par les contretemps du violon (en doubles cordes) et de l'alto.

Violon

contrebasse

piano

 

4.5 Variation nº 4: " du mode mineur"

 

Cette quatrième variation au ton homonyme mineur est tout entière placée sous le signe des contrastes :

* entre le ff initial (nuance atteinte pour la première fois) et le retour au pp, tout aussi inattendu à la fin de la quatrième mesure
* entre la dramatisation initiale (dûe, surtout, aux véhéments accords répétés du piano) et à la légèreté et l'insouciance des trilles dans la deuxième partie
* entre l'importance de la présence des graves dans un mouvement mélodique très disjoint au début et leur extrême discrétion dans la

Partie A
La mélodie principale est martelée en accords répétés véhéments (sextolets), d'une densité quasi orchestrale par le piano (1º temps) , par le violon et l'alto en doubles cordes (2º temps).
A la 4º mesure, le thème s'évade vers le ton relatif majeur : Fa. Elle est alors reconnaissable, (ce qui cessera 2 mesures plus loin). Le violon reprend alors les sextolets très disjoints, auparavant joués par les 2 instruments graves.
Les changements de registre, de tonalité, de nuance induisent des caractères contrastés.

Partie B
b1: dès l'anacrouse, le piano ornemente avec un trille auquel succèdent des notes piquées descendantes en sextolets. Le violon reprend en écho, les mêmes formules, avec 2 croches de décalage.

Violon

piano

L'ensemble est alors calme et lèger: trilles, notes piquées du violon et du piano, douce régularité de l'alto, extrême discrétion des instruments graves. A la fin se produit une modulation en Si bémol Majeur.

 

b2b2: dans cette fin modulante (Sib M - sol m - ré m) la mélodie principale n'est guère perceptible. On retrouve les accords répétés au piano de la partie A, mais dans une nuance p , en doubles croches piquées ( et non plus sextolets) en contretemps .
La ligne mélodique descendante est reprise à l'octave inférieure dans le second b2 .L'ensemble donne une impression d'apaisement, de retour à la sérénité, après une tempête... frôlée !. On peut y voir là, un souvenir de la 3º strophe du poème de Schubart: trouble de l'onde et capture du poisson ...

4.6 Variation nº 5: "du violoncelle"

Dans sa deuxième partie, le violoncelle garde le rôle principal, mais le thème n'est plus qu'un souvenir lointain. Pour la première fois, la structure n'est plus respectée puisque B fera 19 mesures au lieu de 12.
L'errance tonale et harmonique contraste avec la simpicité initiale:
-mes.110 = Sib m, mes.111 = Réb M, mes.121 = Réb m, puis par enharmonie (fab=mi etréb=do#) mes. 123 = La M, mes.125 = fa# m. La variation se termine sur une demi-cadence en Ré M (et non sur une tonique comme toutes les précédentes)
Si l'harmonie est très subtile, l'écriture instrumentale ne l'est pas moins. Le piano n'entre qu'à la mes.113, après un crescendo des cordes, mais sur un pp excessivement délicat au moment où l'écriture est la pus dense:
* ligne mélodique lyrique et legato au violoncelle

* croches régulières et piquées au violon et à la contrebasse

* doubles croches régulières à l'alto

* accords alternés par mouvements contraires aux deux mains du piano.

 

4.7 Allegretto " le lied sans la voix"

Cet Allegretto qui tient lieu d'ultime variation ressuscite le lied dont c'était le tempo. La mélodie en est "chantée" alternativement par le violon et le violoncelle tandis que le piano en reproduit l'accompagnement.

Partie A
On est frappé, d'abord, par la différence de densité puis, très vite, par la gaieté revenue: limpidité des deux voix, dynamisme des sextolets ascendants du piano, retour à Ré M.
A la place habituelle de la reprise, le violoncelle reprend le thème, les trois autres cordes se substituent au piano qui s'efface.

Partie B
Elle est la suite de l'écriture initiale: violon et piano. Dans la dernière phrase, le violon monte d'une octave, cette conquête de l'aigu préparant la fin.

Partie B (à nouveau)
Pour la première fois, les 12 dernières mesures sont répétées. A l'instar de la partie A, le violoncelle reprend le thème, et les autres cordes se substituent au piano
qui s'efface.
A la mes. 164, le piano entre à nouveau sur la formule de sextolets introductive du lied.

La coda, de 6 mesures, termine le mouvement dans une grande douceur.

 

 

Environnement historique et culturel

 

1809


1810


1812


1813


1814


1815


1816


1817


1818

Les Français entrent à Vienne
Metternich Chancelier d'Autriche
Excommunication de Napoléon
Paix de Vienne


Annexion de la Hollande, du Valais


Prise de Moscou
et... retraite de Russie


la Prusse entre en guerre
contre Napoléon


Chute de Napoléon
Congrès de Vienne


Les Cent Jours
Waterloo retour de Louis XVIII


Diète de la Confédération Germanique
Sainte Alliance


Congrès d'Aix la Chapelle

Mort de Haydn
Goethe "Les affinités électives"
Chateaubriand: "Les Martyrs"


Naissances : Musset,Gautier,Chopin,
Schumann
Goya: "les désastres de la Guerre"
85 eaux-fortes >1818


Byron: "Childe Harold"


Géricault: "le cuirassier blessé"
Naissances:Wagner, Verdi, Kierkegaard...


Goya: "Dosde Mayo" et "Tres de Mayo"
Beethoven: Première des Symphonies 7 et 8


Hoffmann: "Contes"
Schubert: "Le Roi des Aulnes"


Rossini:"Le Barbier de Séville"


Schubert: "Die Forelle"


Goya décore sa "Maison du Sourd"
à Madrid
Friedrich: "Voyageur au dessus d'une mer
de nuages"
Naissances:Gounod, Marx, Tourgueniev


Friedrich "Deux hommes regardant la lune"
Géricault "Le Radeau de la Méduse"
W. Scott "La Fiancée de Lammermoor"
"Ivanhoé"
Byron "Don Juan"
Naissance de Offenbach


Weber "der Freischütz"

1819Les Etas-Unis achètent la Floride à
l'Espagne

1821

mort de Napoléon

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Mireille GAUDIN
Lycée Cordouan17200-ROYAN

 

 

 

 

 

Renseignements complémentaires

 

5.1Oeuvres de musique de chambre de Schubert faisant référence à un lied.

"L'esprit du lied" imprègne sa musique même quand elle n'y fait pas explicitement référence.
(écouter par exemple le 2º mouvement du trio n º 2 en Mib M ...)
Parmi les références explicites:
* Quatuor nº 13 en La mD. 804 (1)
3º mouvement inspiré par le lied sur un poème de Schiller "Les Dieux de la Grèce
* Quatuor nº 14 en Ré m "La Jeune Fille et la Mort" D 810
2º mouvementutilisant le lied éponyme de l'oeuvre, composé en 1817,(texte de Claudius)
* Introduction et variations pour piano et flûte sur le lied "Trockne Blumen"
(nº18 du cycle "La Belle Meunière")
* Fantaisie en Ut M pour piano et violon D.934 op. 159
Andantino: variations sur le lied "Sei mir gegrüsst" (texte de Rückert)

 

 

5.2 Schubert et la Musique de chambre


(Cf Guide de la Musique de chambre - Editions Fayard - p 793)

A Vienne, en ce début de siècle, la musique de chambre est une pratique courante entre amateurs. Schubert tenait l'alto ou le violon dans les séancesfamiliales, "Hausmüsik", puis accompagna ensuite ses amis au piano (instrument dont il ne fut pas un grand interprète)

Schubert n'innove pas dans la forme mais enrichit les oeuvres de ses qualités personnelles: jaillissement mélodique, richesse harmonique, subtilité des modulations. Ses oeuvres sont rarement virtuoses, à la fois à cause de leur destination (pour amateurs éclairés) mais aussi par le peu de goût du compositeur pour la "virtuosité technique" - dont témoigne l'absence totale de Concerto au catalogue ! - .

Le seul autre quintette est: op. 163 (D. 956) pour 2 violons, alto et 2 violoncelles en Ut M.

 

5.3 Christian Schubart (1739-1791)

(Cf "Schubert" de Brigitte Massin p 675)

Ce fils de vicaire originaire de Souabe et organiste, fut banni du Würtenberg pour mauvaise conduite. Il fut nommé en 1787, Directeur du Théâtre de la Cour, alors qu'il sortait d'une détention de 10 ans pour avoir édité une revue anti- cléricale, patriote et libérale : "Deutsche Chronik".

Schubert a composé 4 lieder sur ses textes:

- "Seraphine an ihr Klavier" (Séraphine à son clavier) D.342en 1816
- "Grablied auf einen soldaten" (Chantfunèbre pour un soldat) D. 454 en 1816
- "An dem Tod" (A la Mort) D. 518 en 1816
- "Die Forelle" (La truite) D. 550 en 1817

 

5.4 Bibliographie

 

Elle est très abondante, anniversaire oblige !
Signalons, parmi les incontournables (pour ce quintette):
* Brigitte Massin"Franz Schubert"Ed. Fayard 1977
(remise à jour en 1997)

* Guide de la Musique de chambreEd. Fayard1989
(collection "Les indispensables de la musique"

* Schneider "Schubert" Ed. Le Seuil (1957)

 

* Rémy Stricker "Schubert: le Naïf et la Mort Ed. N.R.F. 1997

* Voir et Entendre nº14 4º Mouvement du Quintette "La Truite" HE 32094
Ed. Leduc

* en CD Rom, quintette"La Truite" ...