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Port-Soudan

de Olivier ROLIN

Première phrase : « Port-Soudan est le seul port du Soudan qui puisse recevoir de grands navires, jusqu’à une longueur de 277m et un tirant d’eau de 11,3m pour les pétroliers, et de 10,5m pour les autres navires. »

Dernière phrase : « Je ne me souviendrai plus jamais de rien. »

Port-Soudan, ville de 200000 habitants sur la mer Rouge, années 90. On ne connait ni le nom ni l’âge du narrateur protagoniste de ce récit, on sait juste qu’il était jeune en 68. Capitaine de port, ou comme il l’écrit, harbour master (p.13) l’essentiel de ses revenus provient pourtant du trafic qu’il opère avec les marchands en échangeant des produits rares et des peaux. Il n’entretient presque aucune relation avec les habitants, la ville est peuplée de brigands, escrocs, assassins et autres. Le facteur lui apporte un jour un pli mystérieux. « Un fonctionnaire déguenillé, défiguré par la lèpre, porteur d’un gros revolver noir dont l’étui était noué à la ceinture par une lanière de fouet en buffle tressé, me remit la lettre vers la fin du jour. Son visage sans lèvres, aux oreilles en crêtes de coq, était un perpétuel ricanement. On eût dit son corps sculpté dans le bois sardonique d’une danse macabre. Comme presque tous ceux qui survivaient dans la ville, son office principal était d’ailleurs le racket et l’assassinat » Il apprend ainsi le suicide de A, un ami de jeunesse mais reçoit également dans le même envoi, une lettre de ce même A ne comportant que les mots cher ami (p.15). Il va donc tenter d’éclairer le mystère de cette sombre mort. Concernant A, c’était un jeune homme ambitieux, désireux de connaitre une vie active et aventureuse avec des idées de vie nouvelle, et il avait choisi de devenir écrivain pour retranscrire ses idées et les faire connaître, tandis que le narrateur s’est exilé en Afrique pour se mettre à l’écart d’une société dont les changements lui semblaient trop rapides, et pour tenter de renouer un dialogue muet avec son ancienne vie sous le soleil brûlant du Soudan. Il rentre donc en France pour enquêter sur le décès de son ami disparu, et commence par la découverte d’une femme dont A se serait épris. Une femme intrigante, car le narrateur souligne que le noir et le blanc étaient ses couleurs (p.22), un contraste entre les deux extrêmes d’une femme aux multiples facettes. Et c’est à partir de ce moment là que commence à s’écouler le torrent de critiques sur la vie telle qu’elle s’est écoulée durant l’exil du narrateur. Un vocabulaire recherché, dure expression de la perversion de l’amour (p.69), des comparaisons vivre était devenu pour lui aussi difficile, aussi harassant que pour un poisson tiré de l’eau que l’air que nous respirons asphyxie (p.68). Cette asphyxie progressive, causée par les temps nouveaux, associée à l’amour particulier de sa femme ont entrainé la catastrophe. Dans ces passages sur le nouvel aspect social où l’on évoque la Bourse, la vie devenue jeu de hasard, la trahison, la mort qui rend les gens plus intéressants que quand ils sont vivants, on retrouve certains aspects de la société actuelle qui va très vite : la Crise actuelle en est un exemple. Pour sa femme aussi les changements sont durs, elle qui est animée par des idées de vie bourgeoise, et l’amour qu’elle portait à A est comparé à celui d’un objet qu’on chérit. Ne sachant plus de quel côté sont ses sentiments elle a quitté A, incapable de combler ses désirs, et lui a fait perdre le contrôle de sa vie. Cela l’a rendu d’un commerce épouvantable, il s’est mis à fumer et à boire, puis est parti pour l’hôpital, dépérissant à vue d’œil. Il n’arrive plus à écrire, se perdant dans des réflexions poétiques et mélancoliques. Quant au narrateur il s’intéresse aussi à la jeune femme et rencontre des gens qui l’aident à éclairer son mystère. Lui qui médite sur ses changements de la vie dans les épaves du port se compare à A et le dépeint comme « un autre moi-même ». Enfin la poésie apparait de la page 112 à la page 114, où l’ami des oiseaux raconte la fin de la vie de A en même temps que les quatre saisons, le désarroi, la peur, le flou, l’inquiétude…du printemps doux et ensoleillé à l’hiver rude, triste et glacé.

Un roman étonnant de virtuosité, qui invite le lecteur à la réflexion et l’entraine dans des lieux et des périodes différents, une critique de la société changeante, aveugle et troublée, associées à une touche de poésie mélancolique.